Les animaux malades de la peste de La Fontaine

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Les animaux malades de la peste de La Fontaine

Message  Samy le Mer 28 Mai - 17:25

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur (1)
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, (2)
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ; (3)
Nul mets n'excitait leur envie,
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant (4) plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit: Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents (5)
On fait de pareils dévouements : (6)
Ne nous flattons (7) donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons ;
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense (Cool ;
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un pêché? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le renard , et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins (9),
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro (10) sur le baudet.
Un loup quelque peu clerc (11) prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour (12) vous rendront blanc ou noir.



Les animaux malades de la peste de La Fontaine


Intro :
• Fable distrayante, avec description des circonstances, des pers, richesse du dialogue. LF donne importance au récit qu'à morale mais garde visée satirique. Assiste ici démonstration loi sociale, Raison du + fort.
• Evident aussi, amène réflexion sur injustice car décision politique qui consiste à trouver un "bouc émissaire" dont le sacrifice sauvera la société du fléau qui l'accable.


1) Une fable habilement menée :

a. Un Préambule qui rappelle les récits mythologiques tragiques :
• Intrigue évoque tragédie d"Œdipe roi" (Sophocle) : Thèbes ravagée par peste, recherche coupable de ce châtiment divin.
• Epidémie : mal – fréquent mais redouté, garde souvenirs au 17ème. Et excellente crise pour observation des relations humaines.
• Peste définie par 2 appositions avant d'être nommée. Attente progressive, pressante en gradation.
• Registre dramatique : - Allitération en r : « répand, terreur, guerre »
- Hyperbole, voc violent, rimes masculines (fureur, terreur) : dureté
- Idée du destin, non issue ('Mal que le ciel en sa fureur. Inventa pour punir' : Dieu envoi un châtiment aux H) et Ciel. Achéron connotation enfer, damnation, bcp de gens touché)
- 'les tourterelles se fuyaient : symbole de l'amour'
• Évocation nostalgique (imparfait), d'un tps normal sans peste mais où loup mange douce et innocente proie. Souvenir annonce présage qu'on sacrifiera encore l'innocent.

b. Variété, diversité :
• Versification (rimes embrassées et longueurs irrégulières), accélération
• Alternance récit / discours : discours direct aux personnages importants, indirects aux autres
• Différentes tonalités (ironie, tragédie)

c. Des animaux qui font allusion aux Hommes et à leur relation :
- Cadre scène : procès tribunal (champ lexical justice), intervention : plaidoyer, réquisitoire (Prise de parole par ordre hiérarchique (du + puissant au + faible))
- Pers avec caractères personnels identifiables :
• Lion : roi, pouvoir, puissant, féroce, habile, intelligent, 'Le lion tint conseil': définit règles du jeu.
• Renard : ruse, flatte le roi, relativise péché du roi en les honorifiant
• Loup : beau parleur ('quelque peu clerc, prouva par sa harangue'), prononce le réquisitoire et accable l'âne pour ne pas avoir à s'accuser ensuite + insulte = cruauté (discours indirect libre)
• Tigre et Ours : puissance, représente la société aristocratique
• Ane : bêtise, naïveté, honnêteté => douce et innocente proie
• Dans le discours élogieux du renard les moutons sont les représentants du 'bas peuple', profondément méprisé, et que l'on peut impunément exploiter.


2) La différence d'éloquence du Lion et de l'Ane :

a. La stratégie du Lion :

Persuader :
• Rappelle côté tragique/dramatique : affirme autorité, rappelle qu'il est représentant Dieu
• Ton solennel, grave : donne majesté ('Ciel, nos péchés cette infortune, se sacrifie, céleste courroux')
• Ton familier 'Mes chers amis' : se place au même niveau de ses sujets pour les amadouer (en décalage avec sa noblesse de là on peut le suspecter d'hypocrisie).
• Jeu pronoms : 'je' remet sa place royale : justifie ses propos qu'on ne peut contredire car c'est le roi ; le 'nous' lui donne rôle porte parole, agit pour collectivité ; le 'on' donne une vérité générale
• Modalisateurs (° d'adhésion de l'énonciateur à l'énoncé) : 'je crois que, peut-être, je pense', donne sagesse, n'impose rien pour faire croire débat ouvert.
• Examen de conscience : donne image habile, manipulatrice : 'dévoré force mouton même parfois berger' : ses péchés le rendent cruel, féroce, ss scrupules
• Exagération amusée. 'Appétit de glouton, force moutons'
• Manie ironie: 'me dévouerai donc/s'il le faut': ss-entend le fera pas et invite courtisans à s'y opposer.

Convaincre :
• Discours construit logiquement : lg 15 (expose la situation) lg 20 (invite les autres) lg 24 (propre confession) lg 29 (invite les autres) lg 33. Marqué par connecteurs
• Avoue lui-même, donne l'exemple pour confession des autres (impératifs).
• Argument d'autorité (lg 21-22) : donne appui a son discours en prenant pour référence fait historique
• Le dialogue interne à son discours (" Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense. " ).

b. L'intervention du Renard : Son habileté réside dans le "non-dit"
• Attend pareil examen de conscience, mais, fin courtisan et conforme à la tradition du pers, il s'en garde bien. Se contente éloge des + flatteuses au Roi, par expressions hyperboliques ('trop bon, scrupule, trop de délicatesse, leur fîtes bcp d'honneur').
• Sonorités grinçantes entre assonances de i et allitérations de s et r (sifflantes et vibrantes), confèrent au propos plus d'habileté encore.
• Arguments simplistes. Dit rien sur lui-même (absence 1ère pers), flatter lui permet de se faire oublier.

Remarque : "et flatteurs d'applaudir" : infinitif de narration, marque empressement des courtisans à suivre la règle du jeu : ils y ont intérêt !

c. L'échec de l'âne condamné d'avance :
• Par opposition à tous autres animaux cités, n'est pas prédateur. Psychologiquement, naïf, prend au sérieux discours Roi, ignore règle du jeu courtisan. Honnête, un peu ridicule dans son sérieux,
• 1ère faute vouloir imiter les grands: "L'âne vint à son tour, et dit:" même structure présentation Lion.
• Absence connecteurs : absence analyse situation, se contente raconter faits d'un souvenir : naïveté
• Se rend coupable lui-même (lg 54, d'avoir été tenté par le Diable)
• Allusion au Diable + pré de moines (les + gros propriétaires fonciers de l'époque) + idée de gourmandise: intensifie sa faute du fait que se soit le Ciel qui se venge, donc c'est lui le coupable
• Paroles déroulent dans climat apparemment serein, ouvert. L'âne, rassuré et naïf, parle franchement.
• LF ici a pas recherché rupture, mais harmonie pers/sa parole. Parle comme il est, sans masque.
• Surprise : réaction commune et immédiate foule: "à ces mots on cria haro". Bouc émissaire trouvé, (vers même empressement et unanimité qu'au v.43)

==> Celui qui va gagner, le + fort : a tt calculé, analysé, 'celui qui a force d'esprit' et 'pouvoir parole'



3) Une scène critique de la justice et du pouvoir :
Si La Fontaine ne s'apitoie guère sur le sort de l'âne, il ironise sur la Cour et les puissants :

a. La justice est évoquée mais c'est davantage une satyre des 'jugements de cour' :
• Lexique de la justice et religieux (« expier, péché »)
• Scène représentant le tribunal (défilé à la barre des animaux)
• Solennité de la scène : vocabulaire hyperbolique, scène grandiose
• Rôle du loup : sorte d'avocat général qui dévoue l'Ane
• Justice du conseil qui ne juge pas le crime mais le rang social
• Injustice soulignée contrastée par accumulation crimes de sang/crime de l'âne

b. Le fabuliste prend parti par ironie contre la cour aussi :
• Marques de jugement : 'douce et innocente proie' : allusion aux faibles et annonce suite pour Ane ; 'On n'osa trop approfondir', 'les – pardonnables offenses', 'de petits St', 'ts les gens querelleurs', jusqu'aux simples matins (antithèse)'
• 'Sa peccadille (petit péché le loup dirait « crime abominable ») fut jugé un cas pendable' : opposition entre sa faute légère et sa conséquence tranchante ; 'Manger l'herbe d'autrui ! Quel crime abominable' => souligne l'injustice et sa mort + que pitoyable
• 'Un loup quelque peu clerc' : le narrateur dit savant pour ss-entendre cruel, ignoble


c. Bilan :
• LF est clairement contre les puissants pour les faibles. Satyre qui attaque le fonctionnement de cette cour à son époque où les puissants s'attribuent ts les droits et n'en reconnaissent aucun aux faibles.
• Ironise aussi sur leur hypocrisie, fait de feindre de se conformer à la morale, de faire examen de conscience, mais se dépêchent de s'exonérer ensuite de toute faute ;
• Raille aussi naïveté des petits, prennent sérieux discours Roi, Cour et ne savent réagir contre injustice.
• Ironie et détour par animaux permettent protection car seul destinataire attentif comprend critiques.


Conclusion :
LF utilise tous ses talents conteur. Interventions successives différents animaux, Lion, Renard puis Ane, tous représentant classe sociale, constituent pour beaucoup à servir la morale. A fin fable, ellipse avant chute moralité : on ne sait si peste va disparaître avec sacrifice innocent mais qu'est donc la peste, sinon cette atmosphère empoisonnée de mensonge, calculs, hypocrisie, flatterie... où seule honnêteté est punie ?


SOURCE: www.dasohast.free.fr

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